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Du LSD pour vous soigner : promesse ou mirage ?

25 juin 202514 min read

Et si l’on pouvait réparer le cerveau sans perturber la conscience ? C’est la question à laquelle ont tenté de répondre des chercheurs de l’Université de Californie à Davis en développant une version modifiée du LSD, dépourvue d’effets hallucinogènes mais conservant ses bienfaits sur la plasticité cérébrale.

Une découverte, publiée en février 2024 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), alimente un espoir croissant dans le domaine des psychoplastogènes — ces molécules capables de stimuler la croissance neuronale — tout en posant des questions fondamentales sur les freins économiques, éthiques et réglementaires à leur développement.

 

Quand les hallucinations ne sont plus nécessaires

Historiquement, les substances psychédéliques comme le LSD, la psilocybine ou la mescaline ont été perçues à travers le prisme de l’expérience subjective : hallucinations, altérations de la perception du temps et de soi, émergence d’émotions intenses. Pourtant, derrière ces effets spectaculaires se cache une autre propriété, moins connue du grand public : leur capacité à induire une neuroplasticité rapide, c’est-à-dire à favoriser la création de nouvelles connexions synaptiques dans le cerveau, notamment dans le cortex préfrontal — une région essentielle à la régulation des émotions, à la mémoire de travail et à la prise de décision.

 Dans cette lignée, l’équipe californienne a conçu un dérivé du LSD nommé (+)-JRT, dont la structure chimique a été subtilement modifiée pour réduire son affinité aux récepteurs cérébraux responsables des effets psychédéliques. Résultat : la molécule ne provoque pas d’hallucinations chez les souris, mais stimule bel et bien la croissance de structures neuronales appelées épines dendritiques, y compris après un stress prolongé.

Une action prometteuse contre les troubles psychiatriques

Les résultats sont encourageants : le (+)-JRT a permis d’atténuer, chez les rongeurs, des comportements liés à la dépression, à l’anhédonie et à des déficits cognitifs, des symptômes fréquents dans des pathologies complexes comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire. Contrairement aux antipsychotiques classiques, qui agissent en bloquant les récepteurs de la dopamine au prix d’effets secondaires lourds (prise de poids, somnolence, perte de motivation), le (+)-JRT semble agir plus en amont, en renforçant les réseaux neuronaux altérés sans altérer la chimie de la conscience.

Un neurone cortical traité avec le JRT, une molécule synthétique similaire à la drogue psychédélique LSD. Des substances comme le JRT pourraient permettre de nouveaux traitements pour des pathologies telles que la schizophrénie, sans les hallucinations ni les autres effets secondaires associés aux psychédéliques. (Crédit photo : Lee E. Dunlap, Institute for Psychedelics and Neurotherapeutics, UC Davis)

Cette propriété le place dans une nouvelle catégorie thérapeutique encore émergente : les psychoplastogènes non hallucinogènes, à l’instar de certains dérivés de la kétamine ou de nouvelles versions de la mescaline étudiées dans des essais cliniques précoces (Cameron et al., 2021).

 

 

 Les molécules modifiées : entre innovation et zones grises

L’histoire de la chimie psychotrope est marquée par une stratégie récurrente : modifier légèrement la structure d’une molécule connue — souvent interdite ou strictement contrôlée — pour en créer une nouvelle, aux effets similaires, mais qui échappe temporairement à la réglementation. Cette pratique, à l’origine de nombreux analogues synthétiques, se situe à la croisée de l’innovation thérapeutique, de la recherche fondamentale et des tactiques d’évitement juridique. Elle génère une zone grise dans laquelle cohabitent des chercheurs, des laboratoires pharmaceutiques, des acteurs du marché noir et, parfois, des pouvoirs publics débordés.

Les conséquences de ces modifications

L’intention derrière ces modifications varie : dans un cadre scientifique, il s’agit d’améliorer la tolérabilité, l’efficacité ou la spécificité d’une molécule (comme c’est le cas pour le (+)-JRT). Dans d’autres contextes, souvent plus commerciaux ou underground, la motivation est de contourner les interdictions légales imposées aux drogues classiques. Ce phénomène a explosé dans les années 2000 avec l’arrivée des “nouvelles substances psychoactives” (NSP), parfois appelées “designer drugs”. Il s’agit de molécules créées en modifiant des drogues existantes pour en faire des variantes légalement ambiguës. Ces substances — souvent vendues comme “encens”, “sels de bain” ou “produits de recherche non destinés à la consommation humaine” — sont fréquemment commercialisées en ligne, parfois avant même qu’on comprenne leurs effets exacts.

 

Parmi les exemples les plus notoires, on peut citer :

  • Le 2C-B et ses nombreux analogues (2C-I, 2C-E…) dérivés de la mescaline, rendus populaires pour leurs effets psychédéliques modérés et leur statut temporairement légal.
  • Les NBOMe, proches du LSD, qui ont causé plusieurs décès en raison de leur extrême puissance et de leur marge thérapeutique étroite.

Les cannabinoïdes synthétiques (comme le JWH-018 ou le AB-FUBINACA), conçus pour imiter le THC mais beaucoup plus toxiques, provoquant parfois des convulsions, des crises psychotiques et des morts subites (European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction, 2021).

Une course législative

Ces substances peuvent être produites plus rapidement que les lois ne peuvent les interdire. Dès qu’un analogue est classé comme stupéfiant, une nouvelle version légèrement modifiée apparaît. Cette course entre les chimistes de synthèse et les autorités sanitaires a poussé plusieurs pays, comme la Nouvelle-Zélande ou le Royaume-Uni, à adopter des législations générales interdisant par principe toute substance ayant des effets similaires à des drogues connues, même si la molécule en question est encore inédite. Mais cette logique de modification n’est pas réservée aux trafiquants : les laboratoires pharmaceutiques eux-mêmes emploient cette stratégie dans un cadre légal et rigoureux. Modifier une molécule existante pour contourner un brevet, améliorer la biodisponibilité ou réduire les effets secondaires est une pratique fréquente en pharmacologie. La différence réside dans la finalité thérapeutique et la transparence des études.

Structures chimiques de la méthamphétamine, de la MDMA, de l'éphédrone et de la méthylone. D'innombrables dérivés de cathinones peuvent être synthétisés en modifiant la structure de base de la cathinone. Un total de 156 cathinones de synthèse sont actuellement surveillées par le système d’alerte précoce de l’Union européenne (EU EWS).

Le (+)-JRT, par exemple, entre dans une démarche scientifique claire : retirer l’effet psychédélique du LSD tout en conservant ses bénéfices sur la neuroplasticité. Cette approche peut être comparée à celle qui a conduit à la création de l’esketamine, une version chirale de la kétamine, autorisée en 2019 aux États-Unis pour traiter la dépression résistante. Pourtant, même dans ce cadre, les molécules dérivées peuvent susciter la méfiance des autorités ou du grand public, notamment lorsqu’elles s’inspirent de composés “sulfureux” issus du monde des drogues.

Il faut aussi souligner que la frontière entre médicament et drogue n’est pas toujours biologique, mais culturelle et politique. Une molécule active sur le cerveau peut être perçue tantôt comme un remède, tantôt comme un poison, selon son contexte d’usage, son origine, et la manière dont elle est médiatisée. C’est ce que rappelle l’histoire du LSD lui-même : d’abord étudié comme traitement psychiatrique dans les années 1950, il fut rapidement diabolisé à partir des années 1970 pour son association avec les contre-cultures et la contestation de l’ordre établi. 

Aujourd’hui, alors que les psychédéliques reviennent en force dans les laboratoires (notamment grâce aux travaux de centres comme le Johns Hopkins Center for Psychedelic & Consciousness Research), les dérivés comme le (+)-JRT posent une question simple : peut-on séparer les effets thérapeutiques des effets subjectifs d’une molécule sans trahir sa nature ? Et surtout, qui décide si une substance est “utile” ou “dangereuse”, quand la science progresse plus vite que les lois ?

 

Le mur invisible de l’économie pharmaceutique

Malgré son potentiel, le (+)-JRT n’est pas près d’arriver sur le marché. L’obstacle n’est pas tant scientifique que structurel et économique. Le modèle dominant de l’industrie pharmaceutique privilégie les traitements chroniques, répétables et fortement brevetables. Or, cette molécule repose sur une base (le LSD) tombée dans le domaine public, ne nécessite potentiellement qu’un usage ponctuel, et pourrait concurrencer des traitements coûteux. Comme l’a démontré le médecin danois Peter Gøtzsche dans ses travaux sur la corruption systémique de la recherche biomédicale, les molécules les plus efficaces ne sont pas toujours celles qui arrivent en tête des investissements ou des autorisations de mise sur le marché (Gøtzsche, 2013). Sans une volonté politique ou une pression publique forte, le (+)-JRT pourrait bien rester enfermé dans les tiroirs d’un laboratoire.

 

Entre espoir clinique et impasse commerciale

Le (+)-JRT représente plus qu’un dérivé du LSD : il incarne une nouvelle manière de penser la psychiatrie, en misant sur la réparation des circuits cérébraux plutôt que sur le simple contrôle des symptômes. Mais dans un système où l’innovation doit aussi être rentable, il ne suffit pas d’être efficace pour être adopté. Le défi, désormais, est autant scientifique que sociétal : créer les conditions d’un accès équitable à ces thérapies de rupture, sans sacrifier la rigueur, la sécurité… ni l’intérêt des patients.

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