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Leonora Carrington, l’alchimiste du surréalisme

18 mars 202610 min read

À travers ses créatures énigmatiques, ses scènes rituelles et ses architectures symboliques, Leonora Carrington ouvre des passages vers des dimensions invisibles. Son œuvre invite à repenser les frontières: entre l’humain et l’animal, le masculin et le féminin, le réel et l’imaginaire, la science et la magie. Entre influences, histoire et héritages, voici un retour sur une artiste mystique et mythique du surréalisme, femme de Max Ernst, adulée par André Breton et Jodorowsky. 

Retrouvez l’œuvre de l’artiste au Musée du Luxembourg, du 18 février au 19 juillet 2026 ! Et notre interview exclusive de Carlos Martin, commissaire de l’exposition, ci-dessous. 

L’artiste anglaise surréaliste livre souvent des visions dignes de conte de fées, mais qui abordent pourtant des thèmes non seulement bien réels mais aussi importants. Sa vie tout autant que son œuvre sont parsemées d’éléments incroyables, qui sont souvent cités dans l’esthétique visuel du psychédélisme et du fantastique. 

Une vie en mouvement, entre mondes et métamorphoses

Figure culte au Mexique depuis les années 1960, Leonora Carrington bénéficie depuis quelques années d’un regain d’intérêt en Europe et aux États-Unis. Artiste sans frontière, ni géographique ni imaginaire, elle présente un monde toujours plus délirant et haut en couleurs. 

La trajectoire de Leonora Carrington est celle d’une perpétuelle voyageuse — géographique autant qu’”intérieure”. Née dans le Lancashire, comté anglais au nord de Liverpool, la jeune Leonora est nourrie de mythes celtiques et d’un héritage post-victorien. Elle a d’ailleurs grandi dans un immense manoir, entourée de forêts et de landes. Malgré la pression paternelle pour devenir une “parfaite lady”, sa mère lui raconte des histoires magiques de métamorphoses, fées et animaux fantastiques, qui auront une réelle influence sur son art.

Et alors nous vîmes la fille du Minotaure, 1953- Photo de Jais Elalouf

La jeune Leonora découvre l’art italien à Florence durant son adolescence. Fascinée par la Renaissance, elle séjourne ensuite à Paris et dans le sud de la France, où elle rejoint le cercle surréaliste. Elle a ensuite traverser l’Espagne, et a organisé un mariage blanc avec un diplomate mexicain afin d’obtenir un visa et de pouvoir quitter l’Europe en pleine guerre, et d’échapper à la pression familiale. Le couple s’installer ainsi à New York, se sépare peu après, et la jeune femme finit par s’établir définitivement au Mexique, autour de 1942.

Oink (ils comtempleront tes yeux)- 1959- Photo de Jais Elalouf
Portrait du docteur Urbano Barnés, 1946- photo de Didier Plowy pour GrandPalaisRmn - 2026

 

 

Au Mexique, elle devient l’une des artistes majeures du XXᵉ siècle, souvent citée aux côtés de Frida Kahlo et Remedios Varo.

Son œuvre reflète ces déplacements : paysages mentaux peuplés de créatures hybrides, scènes alchimiques, architectures symboliques et figures féminines puissantes. Carrington se décrivait elle-même comme un « animal-humain-femelle », affirmant une identité fluide, en dialogue constant avec le monde naturel et spirituel.

En plus d’être peintre, Leonora Carrington est romancière, son œuvre littéraire tout aussi déjantée que son œuvre picturale: The Hearing Trumpet, publié en 1974, est parsemé de scènes culinaires absurdes. Elle-même  écrivait et réalisait des recettes à mi-chemin entre la cuisine, la sorcellerie et la transformation. 

La « Femme de Vitruve » : une réponse à Léonard de Vinci

 

 

L’approche curatoriale présente Carrington comme une « Femme de Vitruve », en écho à Léonard de Vinci et à son célèbre dessin de L’Homme de Vitruve, symbole de la perfection et de l’homme au centre de l’univers renaissant.

En contrepoint, Carrington propose une vision alternative de l’harmonie. Sa Carte de l’animal humain (Map of the Human Animal) — cartographie foisonnante de métamorphoses, de références ésotériques et mythologiques — incarne cette fusion alchimique de l’humain et de l’animal, du masculin et du féminin.

Dans cette cosmologie personnelle, l’équilibre ne repose plus sur la domination rationnelle, mais sur l’interdépendance des forces naturelles et spirituelles.



Une carte de l'animal humain, 1962- Photo de Didier Plowy pour GrandPalaisRmn - 2026
Séance- photo de Jais Elalouf
Serpent bicyclette trompette des anges- 1975- Photo de Jais Elalouf

Une artiste radicale et visionnaire

Les grands axes de sa création correspondent à l’esthétique du surréalisme, qui cherche à explorer l’inconscient, les rêves et les états de perception altérés. Elle explore également :

  • L’alchimie et l’ésotérisme

 

  • La mythologie celtique et médiévale

 

  • La figure féminine et la maternité

 

  • La migration et l’exil

 

  • La maladie mentale et la critique des institutions psychiatriques
Avertissement à la mère, 1973- photo de Jais Elalouf

Féministe et écologiste avant l’heure, Carrington incarne une modernité radicale. Elle affirme régulièrement ne pas vouloir être une muse, mais être une artiste. Elle préfère également  travailler avec des femmes artistes davantage qu’avec des hommes du mouvement surréaliste, en réalité très traditionnels malgré leurs discours de liberté… Pour en apprendre davantage, consultez notre article sur le surréalisme au féminin !

Orplid- 1955- Photo de Jais Elalouf
Scène occulte (l'échelle de Jacob)- 1955 - Photo de Jais Elalaouf

 Touchée par la maladie mentale et confrontée aux pratiques psychiatriques du XX siècle, elle transforme cette expérience en matériau artistique et spirituel. Son art devient vecteur d’une quête de connaissance de soi et de réinvention du monde.

 

Elle est d’ailleurs entourée de femmes surnommées “les sorcières du surréalisme mexicain”, une fois installée à Mexico City. En compagnie de Remedios Varo et de Kati Horna, deux autres grandes artistes, elle explore les thèmes de la mythologie, de la magie et du taro, au cours de longues soirées.

 

Quelques décennies voire siècles auparavant, ses activités et sa “folie” auraient pu lui coûter la vie. Mais aujourd’hui, elle apparaît pleinement dans sa singularité, son ouverture d’esprit et sa vision moderne et décomplexée de la vie et de l’art, que l’on peut rattacher aussi bien à des réflexions du mouvement Hippie que féministe. 

Un héritage en pleine redécouverte

La cuisine aromatique de grand-mère Moorhead,1975- Photo de Jais Elalouf

Après la rétrospective Leonora Carrington, Cuentos Mágicos organisée au musée d’art moderne de la ville de Mexico, en 2018, pour le centenaire de sa naissance, plusieurs expositions collectives ont proposé de nouvelles lectures du surréalisme en intégrant davantage les artistes femmes. Vous pouvez retrouver ici notre article sur le mouvement du surréalisme, son histoire et ses figures phares, ainsi que celui spécifiquement autour des femmes de ce mouvement.  



L’exposition au Musée du Luxembourg (du 18 février au 19 juillet 2026) révèle toute la richesse de cette artiste totale, visionnaire et inclassable, en présentant 126 œuvres de ses œuvres. C’est la première fois en France qu’une exposition d’une telle ampleur lui est dédiée. Un rendez-vous à ne pas manquer ! 



Ariane Bonneau

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