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Beat Generation et Brion Gysin, un duo explosif

11 mai 202614 min read

Née dans l’Amérique des années 1950, la Beat Generation rassemble des écrivains et des artistes en rupture avec les normes de leur époque, prônant une vie d’errance, d’expérimentation et de liberté. Ce mouvement a profondément marqué la culture contemporaine, et choqué l’Amérique puritaine de l’époque. À la fois au coeur et en marge de la Beat Generation : Brion Gysin, artiste, peintre, musicien, créateur d’inventions folles. Du 10 avril au 12 juillet, à venir découvrir au musée d’art moderne de Paris, pour une rétrospective d’une œuvre et d’une vie hors du commun. 

La Beat Generation, un mouvement hors des cadres

Au cœur de ce mouvement, il y a d’abord une urgence : écrire vite, écrire vrai, écrire sans filtre. Dans On the Road, Kerouac capte cette énergie brute à travers la route, les rencontres et le mouvement permanent : “The only people for me are the mad ones…” Une phrase devenue manifeste, où la marginalité devient une forme de lucidité. La citation entière, en français, donne :

“Les seuls gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller.” 

Avec Howl, Ginsberg donne une voix à toute une génération en tension, prise entre désir de liberté et violence du monde moderne : “I saw the best minds of my generation destroyed by madness…” Un cri, plus qu’un poème, qui expose sans détour la fragilité et l’intensité de ces vies en marge.

Howl and Other Poems ( first edition)

L’idée de la folie est donc centrale. N’hésitez pas sur ce thème à consulter notre article sur le délire artistique !

La révolution de la Beat Generation n’est pas que littéraire. C’est un véritable manifeste : refuser le confort , vivre intensément — quitte à se brûler. La folie réside en cette intensité, cette passion qui anime et réunit les artistes de ces années 50 et 60. Une quête de liberté sans limite, comme une bouffée d’oxygène après le traumatisme de la seconde guerre mondiale et de toutes les horreurs qu’elle a généré. 

Sur le plan esthétique, le mouvement s’inspire fortement du jazz, en particulier du bebop : rythme rapide, improvisation, liberté formelle. L’écriture devient flux, respiration, pulsation. Elle refuse la structure classique pour se rapprocher du vivant. Dans On the Road, les scènes de danses et les héros en transe, se déhanchant sur les rythmes de jazz live, les musiciens transpirant, vivant la musique et en symbiose totale, illustrent encore une fois cet hédonisme , ce rejet du conformisme, cette envie de tout ressentir, de tout faire, au maximum. On est en effet bien loin du cliché de l’American Way of Life, du pavillon et de la vie de famille prôné par la culture mainstream de ces années-là. C’est en fait tout l’inverse de cette vie calme et rangée qu’on a sous les yeux. 

La Beat Generation, c’est aussi une manière d’habiter le monde autrement. Le voyage — réel ou intérieur — devient central. La route n’est pas une destination, mais un espace d’expérience, de perte de repères, de transformation. On traverse des villes, des états, des états de conscience. L’aliénation au travail, et la déshumanisation qui lui est attribuée sont de ce fait bannies. Par le voyage, on s’éloigne de la sédentarité imposée par la société, la troquant pour la vie de vagabond, faite de nouveautés constantes. Et sans possession matérielle, fuie comme la peste. 

Le rejet des normes de genre est également fortement défendu à travers multitudes d’œuvres du groupe d’artistes. En représentant des personnages queer, vivant une sexualité débridée, les artistes marquent un point de rupture nette avec la morale chrétienne et conservatrice dominante aux Etats-Unis. 

John Giorno, YOU GOT TO BURN TO SHINE, 2017

 

Le rejet des barrières culturelles est aussi une des revendications au cœur de l’esprit du groupe, d’où son lien très fort au jazz. Il n’y a plus de séparation entre la “haute culture” et la culture populaire.  

Les idéaux de voyage et de liberté, et la lutte contre la surconsommation qu’incarne la Beat Generation ont eu une influence directe sur les générations suivantes, notamment le mouvement hippie, et les revendications de la jeunesse de mai 68. Plus généralement, elle a ouvert la voie pour les contre-cultures suivantes. 

Portrait de Brion Gysin, Carl Van Vechten, 1957

Brion Gysin, artiste à contre-courant

 

Cela fait donc de l’artiste américain une figure à part dans la nébuleuse de la Beat Generation. Certes, moins connu que d’autres écrivains phares du mouvement, mais tout aussi radical dans sa manière de faire exploser les cadres de la perception.

Brion Gysin est né au Royaume-Uni en 1916. A 15 ans, déménage au Canada avec sa mère, puis part faire des études à Paris. Il fréquente alors le cercle des surréalistes avant de partir pour New-York, puis Alger. A Paris, il est invité à exposer avec les surréalistes, mais découvre que ses œuvres ont été décrochées lors du vernissage. Ce n’est autre qu’André Breton, vexé par une peinture le représentant avec une tête de veau surmontée d’une perruque, qui est à l’origine de ce coup bas.

Cette quête passe aussi par l’exploration spirituelle : bouddhisme, mysticisme, méditation. Elle s’accompagne parfois d’expérimentations plus radicales, avec les drogues( LSD, marijuana, héroïne, opiacés, alcool) ou les techniques visant à modifier la perception, comme l’écriture spontanée par exemple. Des figures comme Brion Gysin participent à cette recherche, notamment à travers des pratiques comme le cut-up ou des dispositifs comme la Dreamachine.

 

 

 

Brion Gysin - Autoportrait - 1961
Plaque Beat Hotel, 9 rue Gît le Cœur, Paris 6 @WikimediaCommons

Peintre, écrivain, expérimentateur, il cherche moins à produire des œuvres qu’à ouvrir des états de conscience. Avec Burroughs, il développe notamment la technique du cut-up, proche des cadavres exquis des surréalistes. Si cette dernière technique est définie comme “ un jeu qui consiste à composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles ne puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes”, la technique inventée par Gysin consiste quant à elle à découper et recomposer des textes pour court-circuiter le sens logique et faire émerger de nouvelles associations . C’est d’ailleurs par accident qu’il découvre cette méthode, coupant des journaux pour protéger sa table. Il serait allé voir Burroughs et lui aurait dit “je crois que j’ai cassé la littérature”, juste après sa découverte.

Après avoir vécu en Algérie, Gysin fait son retour dans la capitale française, dans les années 60. Il réside alors dans l’hôtel du couple Rachou, surnommé le “Beat Hotel” à cause de tous les artistes de cette mouvance qui y résident. Au coeur du quartier latin, ce lieu n’a rien de luxueux : peu de confort, une seule baignoire, eau chaude limitée… mais une liberté totale: il sert en vérité à tout sauf à dormir ! Expérimentations folles, machines à écrire qui cliquent toute la nuit, drogues en tout genre… C’est à ce moment qu’il rejoint pleinement le mouvement.

Signe dans le paysage, Brion Gysin, 1935, Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / image Centre Pompidou, MNAM- CCI

La Dreamachine

Cylindre pour Dreamachine, Brion Gysin, 1979

 

 

Cette idée de découper et de rassembler se retrouve dans ses créations sonores. Résultat : des bandes audio hallucinantes, considérées comme précurseurs du sampling moderne. 

Mais son invention la plus troublante reste la Dreamachine. Conçue à la fin des années 1950, cette machine est composée d’un cylindre percé de motifs tournant autour d’une ampoule. Elle produit, yeux fermés, des hallucinations visuelles provoquées par des rythmes lumineux. Sans drogue, sans écran, simplement en s’exposant à la lumière pulsée. Brion Gysin s’est servi de l’effet flicker pour cette invention. Le flicker est une stimulation lumineuse intermittente et rythmée (clignotement rapide). Ce stimuli mène a un effet de relaxation, et à des états méditatifs.

L’artiste raconte avoir eu l’idée lors d’un trajet en train entre Marseille et Paris, durant lequel il a constaté que grâce aux rayons de lumière passant à travers les arbres, il voyait apparaître formes géométriques, couleurs et mouvements. Il a ensuite voulu recomposer cet effet de manière contrôlée, par la Dreamachine, “premier objet d’art que l’on observe les yeux fermés”.

Portrait de Brion Gysin dans la presse, vers 1968

 

 

Pour Gysin, il ne s’agit pas d’un gadget, mais d’un outil : une porte d’accès directe à l’imaginaire, une façon de court-circuiter le mental pour atteindre des visions intérieures. La Dreamachine s’inscrit ainsi parfaitement dans l’esprit de la Beat Generation.  Elle permet en effet d’expérimenter de nouvelles formes de perception.

Entre littérature, art visuel et exploration psychique, Brion Gysin incarne une avant-garde libre et insaisissable. Ses expérimentations résonnent encore aujourd’hui, à l’heure où la quête d’expériences immersives et sensorielles est plus actuelle que jamais.

Illustration de Beaubourg par Brion Gysin, 1975

Découvrez pas moins de 140 œuvres lors de sa première rétrospective au Musée d’art moderne, ainsi que celles d’artistes dont il a été proche, parmi lesquels : William Burroughs, Keith Haring ou Patti Smith, pour ne citer qu’eux… Les thèmes explorés sont ceux du rêve, de l’effet des drogues sur l’esprit, du surréalisme et du voyage. Attendez-vous à découvrir une collection multimédia très diverse, avec des formes telles que la poésie sonore et visuelle, le cinéma expérimental, la performance, le roman et la musique, sans oublier la peinture et la photographie.

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