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Bazooka, ces punks qui ont révolutionné l’image

10 mars 202615 min read

Paris, milieu des seventies. La France sent encore la poussière de Mai 68, mais la jeunesse s’emmerde ferme. Entre deux volutes de fumée, une poignée d’étudiants aux Beaux-Arts décide de transformer l’image en arme de destruction massive. Imaginez des éditeurs de leurs propres fanzines prendre d’assaut la presse, avec des collages chaotiques, des dessins subversifs et une esthétique punk avant l’heure. Ils furent pourtant la coqueluche des médias, d’Actuel à Libération, et conquirent nombre de cœurs : Elvis Costello, Tuxedomoon… Bienvenue dans l’univers radical de Bazooka, un collectif inoubliable et unique au monde, qui publie aujourd’hui son intégrale dans un sublime coffret.

L’école du chaos et du collage 

Tout commence dans les couloirs de l’École des Beaux-Arts de Paris, en 1974. Quelques gamins insolents décident de faire bande à part. Ils s’appellent Christian Chapiron (Kiki Picasso), Jean-Louis Dupré (Loulou Picasso), Olivia Clavel (Electric Clito), Philippe Renault (Lulu Larsen), Bernard Vidal (Bananar) et Dominique Fury. Philippe Bailly (Ti5 Dur), Jean Rouzaud et Dominique Willoughby participent aussi, mais plus épisodiquement. Le projet initial était de fonder un journal, mais par manque de moyens, ils choisissent d’annexer leurs pages aux revues pré-existantes. Leur motivation est simple : inonder la presse et les médias, afin de remettre en question les codes du milieu.

Ensemble, ils forment une entité organique et féroce, sous le nom de “Bazooka Production”. Leur credo ? Produire des images en masse, pour les masses, avec des techniques de collage revisitées (collages de collages) et un mépris affiché pour les règles. Ils rejettent la culture légitime, bourgeoise, pour se ruer sur le détournement d’imageries populaires et de photos de presse. Ils sont influencés par différents artistes et mouvements hétéroclites, mais tous très colorés et avec une forte identité. On peut évoquer par exemple les russes Lissitzky et Rodchenko, la figuration symbolique d’Arroyo et le Bauhaus. Ces inspirations se retrouvent dans leur art : collages, illustrations, surimpression, peinture…tout y passe. 

Couverture de Bazooka Production, n°1 (1975)
De gauche à droite : Ti5 Dur, Jean Rouzaud, Lulu Larsen, Kiki Picasso, Bernard Vidal, Olivia Clavel.

Des débuts sur les chapeaux de roues 

Ils commencent leur aventure collective par une auto-édition dans le principal journal alternatif de l’époque, Actuel. Mais la revue mythique de Jean-François Bizot se saborde en 1975. Pourtant, comme le souligne Christian Rosset dans L’Éclat de l’image, ils travaillaient dans une urgence de production quasi militaire. Alors, ils s’auto-publient dès 1975, en majorité dans des fanzines, comme Loukhoum Breton ou encore Activité sexuelle normale. Ces productions sont vendues à quelques centaines d’exemplaires dans les festivals de BD et de théâtre. 

 

Ce sont dès leurs débuts des ovnis graphiques, qui n’attendent pas la permission pour exister. Ils occupent l’espace avec une audace qui force le respect ou l’indignation. Leur influence dépasse rapidement le cadre du papier pour toucher la musique. Ils collaborent avec des artistes majeurs et signent des pochettes de disques légendaires : Tuxedomoon, Elvis Costello, Starshooter… Leurs vidéos et expérimentations visuelles accumulent des milliers de vues sur les plateformes de mémoire numérique, et s’infiltrent même dans le monde de la publicité et de la décoration.

Loukhoum Breton, page 37 (1975)
Couverture de Loukhoum Breton (1975)

L’influence punk 

Ce courant artistique, c’est l’explosion d’une jeunesse enragée. Cela se traduit par des vêtements déchirés, des visuels crades et un “No future” nihiliste craché à la gueule du système (et des hippies). Au milieu des années 70, les premiers échos de cette rébellion se font entendre à Londres et New York. The Clash et les Sex Pistols pour commencer, puis les punks s’importent en France avec Asphalt Jungle, Bérurier Noir… Ils ne se contentent pas de hurler dans les enceintes : ils dénoncent un système capitaliste bourgeois. Le tout dans un contexte de Guerre Froide et de crise généralisée en Occident.

Bulletin Périodique (1976), n°7, page 14
Bulletin Périodique (1976), n°7, page 15

 

Cette révolution sans compromis s’étend à bon nombre de domaines artistiques, mais toujours en opposition au “bon goût”. Les affiches sont lacérées, les pochettes de disques sabotées, et les journaux détournés. Jamie Reid habille la reine d’Angleterre d’une épingle et de croix gammées, Laul dessine des clowns suicidaires pour Bérurier Noir, et Vivienne Westwod s’impose à Londres avec une esthétique inspirée du BDSM.
Pas de budget ? Le DIY devient une religion. Photocopieuses volées, feutres usés, lettres découpées à la va-vite : le punk invente un graphisme brut, rapide, sale. Les normes ? À jeter. Les typos se multiplient, les collages explosent, les images choquent. Provocation, ironie mordante, satire — tout est bon pour un peu de subversion, sous le signe de la sainte iroquoise. 

 

Aujourd’hui, l’esprit punk survit dans les marges : fanzines clandestins, visuels underground, rébellion créative. Bazooka, lui, a fait la même chose dans la presse, s’inspirant du mouvement mais revendiquant plutôt leur “post-modernité”, voire une identité propre à eux, inclassable. Leur héritage ? Un rappel violent : parfois, il faut brûler pour créer.

Activité sexuelle normale (1976), page 21

L’invasion des médias nationaux 

De 1976 à 1978, Bazooka travaille pour de nombreuses revues, majoritairement des BD ou des revues humoristiques : Surprise, Charlie Mensuel, L’Écho des Savanes, Hara-Kiri… Mais leur notoriété explose quand ils infiltrent la rédaction du journal Libération en 1977, et ce pendant un an. Recrutés par son co-fondateur Serge July pour dynamiser la maquette, ils en profitent pour exploser les mises en page, et ce sans forcément l’annoncer : découpage de colonnes, légendes décalées, textes raturés, visuels anxiogène… Sur ce modèle, ils travaillent six mois pour le quotidien, puis passent six autres mois à plancher sur leur mensuel Regard Moderne, illustrant l’actualité. Malgré un travail acharné et de longue haleine, les ventes baissent, le public étant de moins en moins réceptif à leur esthétique trash. Ce ras-le-bol se traduit par de nombreux pieds de nez, le plus célèbre étant l’annonce du faux suicide de Kiki Picasso. 

« Afin de vous prouver mon attachement, je me suiciderai moi-même par le feu, vendredi 9 décembre à 19h, devant les locaux de Libération. Cette action n’est pas une protestation, c’est le stade terminal de mes recherches sur l’inexistence. » Kiki Picasso, annonce dans Libération

Un Regard Moderne - Libération (1978), n°1, page 28

Résultat : des tensions explosives avec la rédaction, jusqu’à leur départ en 1978. Le collectif prend fin un an plus tard, en 1979, après de brefs passages dans de nombreux titres de presse.

Couverture d'Un Regard Moderne - Libération (1978), n°2
Un regard sur le monde  - Libération (1978), n°0, page 22

 Pourquoi Bazooka reste un modèle de rébellion créative 

Même si la vie de ce groupe de jeunes prodiges s’est vite abrégée, son esprit inspire et survit. Ils ont, entre autres, préfiguré le mouvement de la Figuration Libre qui naît au début des années 1980, avec des artistes tels que Combas et Di Rosa. Leur génie artistique fut aussi le déclencheur d’une scène graphique « underground » toujours très active en France : le graphzine. Puis, certains membres continuent d’exercer et d’assurer la postériorité du collectif. Loulou Picasso relance « Un regard moderne » en blog dans les années 2000, leurs œuvres continuant d’inspirer les graphistes à contre-courant. Aujourd’hui, les grandes galeries s’arrachent leurs originaux, autrefois méprisés. Leur art est en effet devenu rare et collectionné, ayant été rarement exposé dans les grandes galeries d’art. 

Et ce pour une bonne raison : ils ont redéfini l’identité visuelle de la contre-culture européenne avec une précision chirurgicale. Chaque page était pensée pour véhiculer un message, porté par une esthétique pointue et très personnelle (Rouzaud est exclu en 1976 car jugé “trop conformiste”), nécessitant le plein engagement du lecteur. Et pour cause, le duo Kiki et Loulou Picasso décrivent leur travail comme une “dictature graphique”, ou même une “résistance graphique”.

“Dessiner des images comme on chante dans le rock”, Loulou Picasso – “L’oeil du cyclone”, Canal + (1998).

Couverture de Bulletin Périodique (1976), n°1
Métal Hurlant (1979), n°45bis spécial rock hors-série, par Olivia Clavel

Malgré les excès et les ruptures internes (exclusion, reconversion voire mort de certains membres), leur héritage reste d’une modernité insolente. “Leur esthétique est irrécupérable, même aujourd’hui“, souligne la BnF, qui conserve leurs œuvres. Cependant, Kiki Picasso est encore actif et a exposé ses peintures au printemps 2024, au siège du parti communiste. Consultez le contenu de cette exposition ici,  et ça se passe sur ce podcast si vous voulez en savoir plus sur l’artiste !
Olivia Clavel, quant à elle, expose toujours ses réalisations et est à retrouver à la Galerie Satellite jusqu’à la fin février. Voici quelques œuvres des deux trublions
dans notre boutique en ligne. 

 

 À l’ère des fake news et des deep fakes, l’approche de Bazooka — détourner, coller, provoquer — semble plus actuelle que jamais. “Ils voulaient que l’image soit un acte, pas un décor”, rappelle Olivia. Post années 2000, dans le lissage numérique de nos écrans, leur grain de papier et leurs traits rageurs nous rappellent que l’image doit parfois brûler les doigts pour être honnête. Le chaos, après tout, est la forme la plus pure de la liberté.

Couverture de l'Écho des Savanes (1977), n°37, par Loulou Picasso
Rock & Folk

Voici l’intégrale de Bazooka réunie dans un coffret, publiée aux éditions du Sandre en mars 2025. Ce concentré d’art brut, à tirage limité, réunit les fac-similés des 16 publications du groupe, ainsi que de nombreuses annexes.


Vous pouvez y retrouver : l’ensemble des numéros d’Un regard moderne, de Bulletin périodique, Un regard sur le monde, Bazooka Production n°1, Loukhoum breton, Activité sexuelle : Normale et Bazooka Production. Il comporte également une présentation d’Éric de Chassey, un volume d’anthologie des interventions du groupe dans la presse (et pas seulement), ainsi qu’une bibliographie établie par Shigenobu Gonzalvez.

 

À se procurer en librairie, au prix de 250€ ! 

Pour les plus curieux, une rétrospective des oeuvres d’Olivia Clavel se tiendra au siège du Parti Communiste, à l’espace Niemeyer, du 28 avril au 30 mai 2026. La co-fondatrice du collectif Bazooka, connue pour son graphisme punk et provocateur dans les années 1970, mélange plusieurs supports tels que la BD et le collage pour donner naissance à un art libre, coloré et résolument subversif. 

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