Si depuis le début de l’année 2025, Instagram, comme d’autres réseaux sociaux, semblait restreindre la visibilité des médias émergents, cette tendance n’a pas cessé en 2026. Au contraire. Formats de posts modifiés, contenus “inappropriés”, algorithmes fluctuants : quelles sont les véritables raisons de cette tendance inquiétante au shadow banning ?
Cette tendance répressive n’épargne évidemment pas les réseaux sociaux, initialement conçus pour favoriser l’expression et la libre circulation des idées. Aux États-Unis, en Europe ou encore en Asie, on dénonce depuis quelque temps déjà de nombreux cas de restrictions arbitraires. En effet, loin d’être un phénomène isolé, la censure en ligne s’intensifie à travers le monde, entraînant avec elle la désinformation et la manipulation de l’opinion publique. En réponse, Reporters Sans Frontières lance en 2015 l’initiative Collateral Freedom, afin de contourner la censure des sites relayant des informations légitimes et nécessaires au débat démocratique. Pourtant, malgré ces efforts, l’entrave à la liberté d’expression ne cesse de croître.
Des démocraties sous haute surveillance
Si l’on pointe souvent du doigt les régimes autoritaires pour leur contrôle drastique d’Internet, les grandes démocraties ne sont pas en reste. L’affaire Edward Snowden ou encore les révélations sur les pratiques de surveillance de la NSA ont mis en lumière la surveillance massive des citoyens et la restriction progressive des libertés numériques. Aujourd’hui, cette cybercensure prend des formes plus insidieuses. En effet, au lieu de bloquer ouvertement les contenus, les plateformes utilisent des algorithmes pour réduire discrètement leur visibilité. C’est ici que le shadow banning entre en jeu.
Instagram, une identité en perte de repères
Historiquement, Instagram était une plateforme de partage de photos et de moments de vie. Aujourd’hui, sous l’influence de TikTok, elle se transforme en un réseau dominé par la vidéo et l’immédiateté. Cette mutation soulève des questions sur l’avenir de la diversité des formats et des contenus. Face à ces changements, de nombreux utilisateurs se sentent démunis. Pourquoi leurs publications atteignent-elles soudainement moins de monde ? Pourquoi n’existe-t-il aucun recours clair pour contester un shadow ban ? Ces pratiques, souvent opaques, nourrissent frustration et colère parmi les créateurs de contenus, journalistes indépendants et activistes.
Shadow ban : censure pure ou simple dérive algorithmique ?
Le shadow banning désigne la pratique qui consiste à limiter la portée d’un compte ou d’un contenu sans en avertir l’utilisateur. Contrairement à une suppression directe, cette méthode est plus subtile et donc plus difficile à prouver. Instagram et d’autres plateformes adoptent de plus en plus cette stratégie, sous couvert d’un ajustement algorithmique.
Mais comment distinguer une volonté de cybercensure d’une simple évolution des règles du jeu numérique ? Plusieurs facteurs sont à prendre en compte :
- Le contenu est-il problématique ? Certains sujets, même traités de manière informative, peuvent être jugés « sensibles » et donc moins mis en avant. Des thématiques comme la politique, le militantisme ou encore la santé publique sont particulièrement scrutées.
- La forme est-elle en cause ? Instagram, à l’instar de TikTok, YouTube ou Snapchat, favorise désormais les formats vidéo longs (+3 minutes). Si un créateur ne s’adapte pas à ces nouvelles exigences, ses publications risquent d’être moins visibles et de rentrer dans une cybercensure.
- La monétisation joue-t-elle un rôle ? Il est courant d’observer une baisse de visibilité soudaine après avoir franchi un cap d’abonnés. Cela incite les créateurs à investir dans des publications sponsorisées, un modèle lucratif pour la plateforme.
Un constat alarmant
Le manque de transparence des plateformes sur ces restrictions algorithmiques soulève un problème majeur. En limitant arbitrairement la diffusion de certains contenus, elles influencent la perception du monde par leurs utilisateurs. Que ce soit par choix économique, politique ou moral, cette mainmise sur la visibilité des informations est une forme moderne de contrôle de l’opinion. Certains créateurs de contenu font les frais de cette cybercensure :
Aline Dessine – Influenceuse spécialisée en musculation, a vu son compte être frappé par une censure persistante. On a supprimé certaines de ses vidéos à de nombreuses reprises pour “contenu inapproprié”. Et cela, malgré le respect des règles de la plateforme. Pourtant, après chaque examen manuel, on les a systématiquement rétablies, prouvant qu’aucune infraction n’était commise. Le problème ? Dès qu’elle montre son corps dans un cadre sportif, l’algorithme la diffuse à ceux qui commentent le plus : les harceleurs. Cela limite sa visibilité et entrave son activité.
Abrégesœur– Créatrice de contenu engagée, elle a été victime de plusieurs shadow ban après avoir abordé des sujets politiques tel que le conflit Israélo-palestinien. Encore une fois, on propose majoritairement son contenu aux gens en opposition avec ses idées, car c’est eux qui interagissent le plus. Récemment, après la publication d’une vidéo sur Ebony de la Star Academy, le même scénario s’est reproduit : vague de cyberharcèlement, nécessité d’archiver la vidéo, et depuis, une chute notable de visibilité. Certains mots deviennent interdits sous peine de voir son contenu disparaître des recommandations. Depuis elle adapte son contenu et ne dit plus tout ce qu’elle veut, de peur de se faire supprimer à nouveau son compte.
Lucydelic enfin, était également victime d’une suppression arbitraire. Son compte X, suivi par 500 personnes, a été purement et simplement effacé pour une simple erreur administrative : la plateforme a interprété la date de création du magazine comme une date de naissance, considérant qu’un compte de « 15 jours » ne respectait pas l’âge minimum requis de 13 ans. Aucune possibilité de recours, aucun interlocuteur à qui s’adresser, un effacement brutal et injustifié.
Cette opacité algorithmique, couplée à une modération parfois incohérente, empêche de plus en plus de créateurs de s’exprimer librement. Que ce soit par des suppressions directes, des erreurs de classification ou un shadow banning silencieux, les réseaux sociaux façonnent insidieusement ce que les utilisateurs peuvent voir ou non.
La censure numérique prend donc différentes formes et ses pratiques se révèlent parfois infondées. Par ailleurs, cette cybercensure est dénoncée depuis 2008, date de la création de la Journée mondiale contre cette dernière. En effet à l’origine, Reporters Sans Frontières l’ont créé à l’égard de la Chine. Néanmoins, cette censure concerne de nos jours bien plus de pays démocratiques qu’on ne pourrait imaginer. Ainsi, le 12 mars est marqué par cette Journée mondiale de la cybercensure, également appelée Journée internationale pour la liberté d’expression en ligne.
Image mise en avant : Affiche de mai 1968, Une jeunesse que l’avenir inquiète trop souvent, Collection Elalouf
Retrouvez le podcast “Censure invisible” par Saturday Night Panik avec Deborah Gigliotti, photographe qui travailler sur l’érotisme et victime de shadow ban, elle nous expose les conséquences de cette censure sur son travail.








