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Les contestations de 1966 en perpétuelle actualité

15 juillet 202616 min read

L’année 1966 est une époque où la rue gronde violemment. Les minorités refusent de rester sagement dans l’ombre. Qu’il s’agisse des femmes, des Noirs américains ou des écologistes, tous s’organisent politiquement. Ils réclament tous une place à la table des décisions. Le système traditionnel vacille sérieusement sous cette pression populaire. Les pancartes remplacent peu à peu les sourires polis. La contestation sociale devient une force politique incontournable. De plus, l’ombre de la guerre du Vietnam plane lourdement sur la jeunesse. Les luttes s’entrecroisent et forment un front uni inédit. Comment ces mouvements populaires ont-ils fissuré l’ordre établi ? Plongeons au cœur d’une année de bascule historique. Préparez-vous à humer l’odeur piquante des gaz lacrymogènes.

 

 

Un monde prêt à changer

Le monde est alors une cocotte-minute. D’un côté, le gris : la guerre du Vietnam qui s’enlise, les politiciens en cravate qui t’expliquent comment mourir proprement. De l’autre, le technicolor : une jeunesse qui décide que la réalité est une option. Mais dans les clubs, une nouvelle espèce d’humains est en train de naître : les freaks. Ils ne veulent plus consommer, ils veulent ressentir. Pour compléter cette fresque, il faut imaginer la jeunesse de l’époque comme un prisme : elle reçoit les rayons brutaux de l’actualité mondiale et les réfracte en un spectre de couleurs psychédéliques. C’est l’année où la lutte pour les droits individuels devient une quête d’affranchissement universel.

L’année 1966 est celle où les jeunes expriment enfin un réel besoin de changement et de rébellion.

The War is Over, Phil Ochs / Don Luce (photo), 1975 Etats-Unis, affiche issue de la collection Elalouf, 71 x 55,5cm
The War is Over, Phil Ochs / Don Luce (photo), 1975 Etats-Unis, affiche 71 x 55,5cm (Collection Elalouf)

Les luttes raciales

En 1966, la question raciale n’est plus seulement une affaire de lois, mais une question de dignité et d’identité globale. En effet, le “Civil Rights Act” est promulgué aux États-Unis en 1964, et interdit la ségrégation raciale ainsi que toute autre forme de discrimination. Fin 1965, la juridiction internationale va dans ce sens. L’ONU adopte la “Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale”, entrée en vigueur quatre ans après. Le discours ci-contre souligne d’ailleurs ce ras-le-bol, et revendique la fierté et l’autodétermination : l’heure n’est plus au silence mais à la révolution culturelle et politique.

En parallèle, de nombreux pays fêtent leurs premières années d’indépendance : le Sénégal, l’Algérie, la Jamaïque… La jeunesse occidentale regarde avec fascination ces cultures “neuves” qui rejettent la colonisation européenne.

photo d'un tag sur un mur, No justice, No peace, du mouvement Black Panther
Photo par JD Doyle de Unsplash

 

Localement, des mouvements civils pour l’égalité raciale se sont formés, et visent à changer les mentalités autrement qu’en passant par le système judiciaire conventionnel. La jeunesse étudiante blanche, qui avait soutenu Martin Luther King et son pacifisme, voit une partie du mouvement se radicaliser. Aux États-Unis, c’est l’année où Stokely Carmichael lance le concept de “Black Power”, suivi par la fondation du Black Panther Party à Oakland. Ici, il ne s’agit plus de se cacher mais bien d’affirmer son identité, la revendiquer et exiger qu’on la respecte.

Cette transition d’une lutte pour les droits civiques vers une lutte pour l’autodétermination a agi comme un catalyseur pour la jeunesse américaine, déjà en pleine effervescence. Cela force les jeunes hippies à une introspection : il ne suffit plus d’être “gentil”, il faut déconstruire le système. Sur la première de couverture ci-contre on peut d’ailleurs lire l’inscription “The ultimate justice of the people“. Cette dernière rend compte de l’importance pour le peuple opprimé de dénoncer les abus subis et de réclamer leur droit et la justice. Les années 1960’s sont donc marquées par la volonté — pour ne pas dire le besoin — de se faire entendre. Le ras-le-bol collectif des discriminations et des injustices prennent donc des formes variées.

 

Cette ouverture à l’autre a permis de créer une fusion sonore mondiale. La musique psychédélique intègre des rythmes africains et des structures de jazz modal. C’est une tentative de créer une “musique du monde” avant l’heure. La supériorité de la culture blanche est donc balayée par l’admiration pour le blues, le sitar indien ou les percussions tribales. Ainsi cette période est notamment marquée par l’émergence d’un bon nombre d’albums internationaux incontournables.

Première page du journal Guardian du 13 décembre 1969, présentant à la fois le génocide au Vietnam et l'assassinat de deux Panthers par la police américaine
Première page du journal Guardian du 13 décembre 1969. (Collection Elalouf)

La conscience écologiste

Native American/Pollution, Rick Ruhman, Vagabond creations, 1972, Etats Unis, 58,5 x 88 cm, Poster offset
Native American/Pollution, Rick Ruhman, Vagabond creations, 1972, Etats Unis, 58,5 x 88 cm, Poster offset (Collection Elalouf)

 

En 1966, l’écologie ne s’appelle pas encore tout à fait ainsi dans le débat public, mais une conscience environnementale aiguë commence à saturer l’air. Celle-ci est le résultat des cris d’alerte poussés par les catastrophes visibles et les scientifiques. En effet, cette année-là se distingue notamment par les retombées du livre Printemps Silencieux de Rachel Carson, qui dénonçait les pesticides. Mais également par des incidents locaux, comme le “smog” meurtrier de New York en novembre.

 

Pour la jeunesse de l’époque, et particulièrement celle à contre-courant, la préservation de la nature devient indissociable d’une critique radicale du capitalisme industriel et du consumérisme de l’après-guerre.

 

Par exemple, la guerre du Vietnam fut aussi critiquée sur son impact environnemental. En bref, les jeunes font rapidement le lien entre les défoliants chimiques (comme l’Agent Orange) utilisés au combat et la destruction de l’écosystème global, croisant ainsi les luttes. La jeunesse de cette décennie se distingue donc par leur prise de conscience des divers problématiques qui les entourent.

 

Ce soulèvement se traduit en une sacralisation de la nature, et une volonté de retour à la terre. Spirituellement, la Terre est re-considérée comme un organisme vivant (préfiguration de Gaïa), qu’il faut arrêter d’exploiter afin de se protéger soi-même. Une partie de la jeunesse est influencée par cette peur d’une planète empoisonnée. C’est pourquoi elle rejette le béton urbain pour fonder des communautés rurales.

 

C’est le début du mouvement “Back-to-the-land”. D’ailleurs, des catalogues de contre-culture, comme le Whole Earth Catalog (publié en 1968), commencent à circuler, promouvant l’autonomie, le DIY et le respect des cycles naturels.

 

Voici un visuel ci-contre du dernier volume, publié et en vente sur le Psychedelic Shop. Cette convergence entre science citoyenne et contre-culture a transformé l’écologie. D’une préoccupation de naturalistes en costume, elle est devenue un style de vie rebelle et un pilier de l’identité de la jeunesse mondiale.

dernier exemplaire du “The Last Whole Earth Catalog”, Stewart Brand, 1971. Publié aux Éditions Random House, 446 pages, 200€
“The Last Whole Earth Catalog”, Stewart Brand, 1971. Éditions Random House, 446p, 200€, disponible sur le shop

Féminisme et révolution sexuelle : briser le carcan domestique

 

L’année 1966 marque une accélération majeure des luttes féministes à l’échelle internationale, débouchant sur un mouvement global. Cela crée une onde de choc qui influence profondément le mode de vie des hippies et des étudiants. C’est le moment où la politique s’invite dans l’intime, transformant la vie quotidienne en un acte de résistance contre les structures patriarcales traditionnelles. Le point d’orgue est la création de la National Organization for Women (NOW) aux États-Unis par Betty Friedan. Cette organisation politique structurante, non-mixte, ne se contente plus du droit de vote, mais s’attaque au “problème qui n’a pas de nom”. On entend par là l’aliénation domestique, l’inégalité salariale et le carcan des rôles de genre. 

Ms. Billington avec Betty Friedan (présidente de la NOW), Barbara Ireton (lobbyiste) et Marguerite Rawalt (avocate féministe) : Ms. Billington avec Betty Friedan (présidente de la NOW), Barbara Ireton (lobbyiste) et Marguerite Rawalt (avocate féministe)
Ms. Billington avec Betty Friedan (présidente de la NOW), Barbara Ireton (lobbyiste) et Marguerite Rawalt (avocate féministe), 1968

  

If it’s so easy do the househusband, Virtue Hathaway, 1974, Etats- Unis, 55,5x43, Lithographie (Collection Elalouf)
If it’s so easy do the househusband, Virtue Hathaway, 1974, Etats- Unis, 55,5x43, Lithographie (Collection Elalouf)

Des mesures concrètes sont mises en place pour le droit des femmes, partout dans le monde. D’abord, la pilule contraceptive est autorisée dans plusieurs pays tout au long des 60’s, libérant la femme sur le plan sexuel. Sur la forme, les corps sont aussi libérés :

  • généralisation de la mini-jupe
  • rejet des corsets et des tenues pudiques bourgeoises
  • maquillage à la Twiggy
  • adoption des couleurs et motifs…

Puis, les femmes sont davantage autonomes vis-à-vis de leur époux en Occident : indépendance financière, droit au divorce, remise en question de la hiérarchie et des rôles sociétaux (dans le foyer et au travail, demande de partage des tâches et des décisions)…

Ce vent de liberté intime et matériel devient rapidement un enjeu profondément politique. Ce terreau fertile permet la germination de la  « deuxième vague » féministe. Il favorise aussi l’apparition des prémices du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) à l’aube des années 70. Portées par le célèbre mot d’ordre « le privé est politique », les femmes exigent de repenser intégralement le système patriarcal. Elles s’imposent comme les actrices incontournables de la révolution culturelle en cours.

Ces mouvances sociales et les idées nouvelles issues de la contre-culture infusent la jeunesse étudiante. Cela va préfigurer certaines révoltes, telles que mai 68 en France par exemple. Mais cette opposition au carcan traditionnel de l’ancienne génération inspire également les artistes. Grace Slick (Jefferson Airplane) ou Janis Joplin – qui commence à être connue en intégrant Big Brother and the Holding Company – hurlent, s’imposent, parlent de désir. Les concerts psychédéliques deviennent des espaces de liberté où les corps dansent sans distinction de genre. De cette manière, ils brisent les codes de la séduction traditionnelle.

En résumé, en 1966, le féminisme devient un langage universel pour la jeunesse : il ne s’agit plus seulement de lois, mais d’une manière d’exister, de s’habiller et de s’aimer qui rejette les frontières nationales et les us et coutumes conservateurs.

 

Une jeunesse révolutionnaire mais en quête de paix

La rue se transforme soudainement en un théâtre d’indignation collective. Dès le mois de mars 1966, des milliers de civils envahissent les rues. Ils ne défilent visiblement pas pour fêter un carnaval. Au contraire, ils protestent contre l’escalade militaire au Vietnam. Les manifestants mélangent d’ailleurs joyeusement tous les profils. Des mères de famille y côtoient des vétérans et des étudiants chevelus. Cette foule hétéroclite s’unit autour d’un rejet viscéral des bombardements.

Alain Dister 60's manifestation années 60 pour la paix et la fin de la guerre du Vietnam
Alain Dister 60's.
Alain Dister manifestation pour la paix années 60
Alain Dister 60's.

Les pancartes peintes à la main fleurissent au-dessus des têtes. On y lit des slogans sarcastiques et farouchement pacifistes. L’ambiance oscille alors étrangement entre la colère froide et la kermesse militante. Des musiciens improvisent souvent des accords de guitare pour rythmer la marche. Évidemment, les forces de l’ordre encadrent étroitement ces rassemblements massifs. La tension palpite donc sous les chants libertaires. Les marches pacifistes deviennent le nouveau rituel hebdomadaire d’une jeunesse révoltée. C’est finalement une joyeuse façon de piétiner les plates-bandes du complexe militaro-industriel.

 

Les pavés de 1966 ont finalement semé des graines robustes. Les luttes raciales, féministes et pacifistes ont changé la donne. Ces combats acharnés ont fissuré les vieux blocs de certitudes. Évidemment, la route vers l’égalité reste encore longue aujourd’hui. Cependant, cette indignation collective a ouvert une brèche fondamentale. Les marges de la société ont pris la parole avec fracas. Les slogans d’hier résonnent encore étrangement avec notre actualité moderne. L’écho de ces marches contestataires continue de faire vibrer nos trottoirs. La rébellion sociale est une poésie qui s’écrit debout. Si cette colère fertile réveille votre conscience endormie, gardez ce rythme. Tournez la page et partez explorer les autres articles de notre dossier spécial 1966 !

 

 

 

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