Ancien comédien devenu dessinateur, Jean-Pierre Nadau use de l’encre de chine comme une extension de ses propres songes intérieurs. Ses œuvres, véritables labyrinthes miniatures, occupent aujourd’hui les murs de galeries françaises comme internationales. Souvent rapproché de l’art brut sans jamais s’y laisser enfermer, cet artiste inclassable propose une pause hors du temps. Entre improvisation maîtrisée et architectures imaginaires, il est à découvrir également dans son dernier livre, Dessins à dessein.
Au cœur de Saint-Germain-des-Prés, venez à la rencontre de travail de Jean Pierre Nadau à la galerie Les Yeux Fertiles ( 27 rue de Seine 75006 Paris). Proposez en duo avec les œuvres de Christine Sefolosha qui explore les songes et l’invisible, on assiste ,pour le plus grand plaisir de nos yeux, à un dialogue sensible à travers ces œuvres oniriques. Loin d’un simple accrochage à deux voix, l’exposition fonctionne comme une conversation : les univers se croisent, se répondent et créent une dynamique subtile, presque intuitive.
Cette rencontre nous invite à contempler, s’arrêter et se laisser traverser par leurs puissants univers. Une exposition à ne surtout pas manquer pour commencer l’année avec des rêves pleins la tête.
D’un dessein de comédien aux dessins chimériques.
Jean-Pierre Nadau est né en 1963 à Melun, en France. Il est un artiste singulier dont l’œuvre est reconnaissable par son écriture graphique unique et débordante. Initialement attiré par le théâtre et la musique, il étudie à l’École de Théâtre Charles Dullin à Paris avec le dessein de comédien. Mais survient alors, durant les années 1980, sa rencontre avec l’artiste Chomo, l’ermite et figure emblématique de l’art brut, qui le pousse à se consacrer au dessin. Cette rencontre marque un tournant décisif dans sa vie : Nadau abandonne la scène pour l’encre de Chine, sa matière de prédilection.
“Mais Nadau ne s’inscrit pas dans la lignée d’un maître. Chrono, malgré l’amitié et l’aura, ne l’a pas influencé plastiquement. Ses saynètes à l’encre de Chine finissent dans une telle explosion polysémique qu’elles mettent en déroute toute tentative de filiations hâtives. L’improvisation est sa règle, mais une improvisation disciplinée, maitrisée. Une rêverie insolente tenue en laisse.” -Extrait de la préface de Dessins à dessein
C’est donc un artiste aux multiples facettes artistiques : comédien, dessinateur, mais également architecte. Dans un projet en 1986 avec Chromo , il confectionne les fondations d’un nouveau bâtiment dans son Village d’Art Préludien au beau milieu de la forêt de Fontainebleau. Bien que l’artiste laisse une place pondérante à l’intuition lors de son temps de création, on retrouve une dimension architecturale dans son travail par la facon dont il exploite chaque parcelle du support avec harmonie et régularité.
Installé depuis longtemps en Haute-Savoie, l’artiste travaille essentiellement en noir et blanc, développant des compositions denses et énigmatiques, peuplées d’êtres et d’objets, dénotant une architecture imaginaire empruntée de récits fantastiques.
Un artiste qui ne se catégorise pas.
Souvent rattaché à l’art brut ou à l’art dit des “singuliers”, laissant une proximité nette avec l’utilisation du subconscient nous remémorant les hautes années du surréalisme, Nadau refuse toute catégorisation simpliste ou de manifeste trop tapageur : son univers, à la fois irrationnel, humoristique et minutieux, défie les conventions et en invitant le spectateur à une déambulation visuelle presque hypnotique. Son art parle à voix basse, mais avec constance. Et c’est peut-être là que réside sa force : dans cette capacité à créer un espace de rencontre intime entre l’œuvre et celui qui la regarde, loin du bruit, dans une forme de dialogue silencieux mais durable.
“Chaque élément, chaque homoncule, chaque signe glissé dans les interstices est comme un vocable appartenant à la même langue, drue, dense, jubilatoire, glossolalique peut-être.”
-Extrait de Dessins à dessein
Un talent traversant le pacifique, à retrouver près de chez vous.
L’œuvre de Jean-Pierre Nadau rayonne en France mais s’exporte très vite à l’international, puisqu’il expose régulièrement aussi bien en France qu’à l’étranger, de New York à la Lausanne.
C’est en 2004 que l’ouverture international commence, notamment par la galerie Hamer d’Amsterdam avec le soutien de Nico Van der Endt ainsi que New York à l’Outsider Art Fair avec l’aide de Luise Ross Gallery.
Des œuvres fantasmagoriques
Dans le paysage contemporain, il s’impose par sa sobriété et sa profondeur. Artiste attentif aux matières, aux formes et aux silences, il développe un art qui invite à la contemplation plutôt qu’à la démonstration.
Pour lui, l’acte de création est avant tout une recherche intérieure. Peinture, dessin ou travail de la matière deviennent des moyens d’explorer le rapport entre l’homme et son environnement. Ses œuvres, souvent en noir et blanc, laissent une large place à l’interprétation qui est une partie importante dans sa recherche. Rien n’y est figé : les formes suggèrent pour ne pas imposer, le travail de la couleur laisse une place pour un dialogue avec l’espace et la lumière.
“L’élément central chez moi reste l’improvisation. Mais une improvisation contrôlée par un tracé minutieux, rigoureux, soigné. […] Jean-Claude Caire, lui, comparait ma main traçante à un électrophérogramme ou un sismographe. Il écrivait dans le Bulletin des amis de Francois Ozenda n°73 : Pour moi, il s’agit avant tout d’œuvres de laboratoire. Je regarde chaque planche comme une coupe de tissus inconnus, vue au microscope […]. Au fur et à mesure que j’avance, chaque détail me surprend et surtout m’amène d’autres images fort différentes des précédents” -Extrait de Dessins à dessein
L’art de ralentir
L’artiste semble accorder une importance particulière au temps. Entre temps de la création, temps du regard, temps de l’émotion, temps d’une démonstration. La douceur de cette temporalité est complètement à contre-courant d’une production artistique parfois dominée par l’urgence et la surenchère visuelle. Chez Jean-Pierre Nadau, chaque œuvre apparaît comme un fragment de réflexion, un arrêt sur image qui encourage le spectateur à lui aussi ralentir, ressentir et revenir à son propre statut : un contemplateur hors du temps.
Son travail s’inscrit dans une tradition contemporaine où l’expérimentation reste indissociable de la sensibilité. Sans chercher la performance spectaculaire, il privilégie l’authenticité et la sincérité de la démarche créative. Cette posture confère à son œuvre une dimension presque méditative, laissant le spectateur devenir un acteur à part entière au sein de son œuvre. Il l’invite à projeter et créer sa propre expérience de ce qui peut être ressentie et perçue lorsque l’on prend le temps.
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“Embrase moi”, Jean-Pierre Nadau, 2026.
Cette œuvre illustre pleinement l’esthétique labyrinthique de Jean-Pierre Nadau. Le dessin, saturé de figures hybrides, de corps fragmentés et d’architectures imaginaires, fonctionne comme une cartographie mentale. Aucun point de vue dominant ne s’impose : l’œil circule, se perd, revient, pris dans un flux narratif continu. Le mot « DANCE », inscrit au cœur de la composition et agit comme un moteur symbolique. Ici, tout danse : les formes, les récits, les lignes. Nadau convoque un monde à la fois carnavalesque et inquiétant, où le grotesque côtoie le poétique, rappelant l’héritage de l’art brut et du dessin automatique, tout en affirmant une maîtrise rigoureuse du rythme graphique. Le mouvement des personnages et leur proximité, s’embrassant l’un et l’autre juxtaposé à l’explosion qui s’exerce au centre de l’oeuvre, donne alors lieu à un embrasement.
“Figures végétalisantes”, Jean-Pierre Nadau, 2016
Dans cette œuvre, Jean-Pierre Nadau développe un univers de formes hybrides où les figures semblent se métamorphoser en éléments végétaux. Le trait dense et continu suggère une croissance organique, comme si les corps étaient en perpétuelle mutation. Ces Exuvies, comme les appelle Jean Pierre Nadau, créent un langage graphique propre à l’artiste. Chaque figure anthropomorphique créant une lettre singulière. C’est un langage qui se suffit à lui-même et où le vivant, le symbolique et l’imaginaire se confondent.
“Jean Pierre Nadau, sans doute fatigué du poids trop lourd des certitudes occidentales, ne cesse d’inventer de nouvelles écritures. Pas si éloigné, dans l’esprit, des traces évidées et fragiles de Cy Twombly, et surtout des ivresses graphiques d’Henri Michaux, ce fabuleux inventeur d’un alphabet fiévreux et frénétique, archaïque et musical. Nadau est plus sec, plus précis”
-Extrait de l’article “L’explorateur de labyrinthe” n°87 de Raw Vision, à retrouver dans Dessins à dessein.
“Totem”, Jean-Pierre Nadau
Ici, le trait de Nadau se fait bâtisseur de vertige. À travers une série de totems graphiques, l’artiste érige une cité verticale où chaque motif semble être la brique d’un récit crypté. Ce n’est plus seulement un dessin, c’est une scansion visuelle : une accumulation de signes qui, par leur répétition rythmée, finissent par engendrer une forme de transe contemplative. Le spectateur est invité à déchiffrer ce labyrinthe de noir et de blanc, où l’abstraction géométrique finit toujours par laisser deviner l’ombre d’un personnage ou l’arête d’un palais imaginaire.
“Poisson dans l’eau”, Jean-Pierre Nadau
Dans cette composition, Nadau se fait chroniqueur de l’imaginaire. Il tisse une toile où les silhouettes s’imbriquent comme les pièces d’un puzzle infini, créant une polyphonie visuelle saisissante. Ce n’est plus un simple dessin, mais une fresque vivante où le spectateur devient le complice d’un récit sans fin. Entre la caricature et le sacré, l’artiste nous livre ici un fragment de son “théâtre intérieur”, une danse macabre et merveilleuse où chaque personnage semble attendre que le regard du visiteur vienne lui insuffler la vie.
Dans son dernier livre, Dessins à dessein, paru en novembre dernier. Préfacé par Christian Brest, c’est l’occasion de connaître en profondeur l’artiste, son art, son histoire, mais également des anecdotes inédites avec l’artiste et d’autres avec l’artiste, leurs rencontres et leurs premières collaborations.
A retrouver chez votre libraire préféré.
En bonus
On vous laisse avec les premiers vers d’un long texte surréaliste signée Jean-Pierre Nadau :
“Fut-ce mes cheveux effleurant l’humus à nu,
Se mêlant aux filaments affleurants ténus
De ce mycélium qui sourdait ?… Ou bien alors,
Fut-ce les effluves que les sous-bois laissent éclore,
Y bordant d’exquises fragrances des narines
Le lit, madéfiant¹ l’assoupie méandrine²
De ses sylvestres ourlets ?… Oh ! Qu’importe en soi
La source de ce songe, qui, comme la soie
Doucement s’y immisça en ma méridienne…”








