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Jan Kounen : le prodige du cinéma français

7 mars 202418 min read

Le célèbre réalisateur Jan Kounen, auteur de 99F et Dobermann est un boulimique de transmission qui ouvre un espace de perception transcendantale. Il réussit le tour de force de sortir le même mois deux livres, une bande-dessinée et présente ses œuvres simultanément dans deux expositions parisiennes. Invité lors du podcast du blog Lucydelic, il s’est exprimé à cœur ouvert sur sa carrière et ses expériences intenses avec les plantes.

Un Réalisateur Hors Normes

 

Enfant prodige et énervé du cinéma français, Jan Kounen livre les courts-métrages déjantés Gisèle Kérozène en 1989, Vibroboy et son tueur au vibromasseur en 1994 et Le dernier chaperon rouge en 1996 (avec Emmanuelle Béart et Marc Caro). Ces oeuvres lui ouvrent la porte du grand écran avec Dobermann, un polar violent et excentrique sous amphétamines devenu culte. Porté par Vincent Cassel et Monica Bellucci, il expose le génie visuel de Kounen connu alors pour ses films publicitaires et ses clips pour Erasure et Elmer Food Beat (« Le plastique c’est fantastique »).

 

La suite de sa carrière est déroutante, il part au Mexique et au Pérou, s’immerge dans la culture chamane et revient avec le western Blueberry, l’expérience secrète (2004). Il adapte la célèbre BD de Charlier et Jean Giraud et donne le rôle-titre à son complice Vincent Cassel dans un trip sensoriel sous influence. L’ayahuasca est cette puissante combinaison de deux plantes de tribus d’Amazonie, l’expérience visuelle de son effet n’avait jamais été aussi bien réalisée en animation.

 

Il poursuit son étude avec le documentaire anthropologique D’autres mondes entre trip mystique et aventure humaine. Il y présente le chamanisme comme une science, une approche particulière tant médicale que psychologique, un système cognitif que bon nombre d’occidentaux déphasés feraient bien d’explorer.

 

Il se filme en cérémonies bouleversantes et aborde méthodiquement avec acuité cette culture autochtone. Fort de témoignages variés de scientifiques, neurologues, philosophes, artistes, chimistes, il interroge Stanislas Grof, Jeremy Narby ou Kary Mullis. Ce prix Nobel de chimie et l’inventeur de la technique PCR précise dans ce film que sans ses expériences au LSD il n’aurait pas fait cette trouvaille qui à révolutionné la biologie moléculaire (et dont on a beaucoup parlé durant la crise Covid-19).

 

Après avoir signé le documentaire spirituel Darshan – l’étreinte (2005), sur le parcours d’Amma, le cinéaste est choisi par Frédéric Beigbeder pour l’adaptation du best-seller 99 francs en 2007. Changement d’univers mettant en scène cette comédie avec Jean Dujardin, féroce satire du monde de la pub qu’il connaît si bien. C’est le plus gros succès de l’auteur au cinéma, avec plus d’un 1 230 000 entrées. 

 

Par la suite, il approfondit cette quête des médecines traditionnelles indigènes avec l’expérience de réalité virtuelle Kosmic Journey, reconstituant de manière immersive les effets du Ayahuasca et du soin d’un guérisseur shipibo. Celle–ci est visible à l’exposition Visions Chamaniques au Musée du Quai Branly.

Retrouvons Jan Kounen à l’occasion de la sortie de la bande dessinée Docteur Ayahuasca – définie par Enki Bilal comme une « une expérience immatérielle et hors normes » – des livres Ayahuasca (avec François Demange) « Cérémonies, visions, soins : le chemin des plantes sacrées », et Métavers (avec Romuald Leterrier), « un plaidoyer pour une harmonisation entre sciences, technologies et spiritualités » (Éditions Guy Trédaniel).

 

 
Bienvenue dans une immersion à 360° dans l’univers visionnaire de l’artiste questionnant les frontières entre art graphique, dimensions thérapeutiques du psychédélisme et création cinématographique. 
 

 

A quel moment tu as fait la découverte de l’ayahuasca ?

C’était après « Doberman », ce film qui a été quand même une secousse. J’étais arrivé au bout de quelque chose, je me suis dit « pourquoi j’en refais un ? » Et qu’est-ce que j’ai laissé de côté dans mon existence pendant 20 ans parce que je suis parti à fond dans le cinéma ? Et ce que j’ai laissé, c’était cette dimension là en fait un peu mystique que j’avais notamment… Je me suis rendu compte que quand j’avais 14 ans, ce qui m’a beaucoup formé, porté artistiquement, ça a été la lecture que je faisais chaque année du livre Dune de Frank Herbert. J’étais fasciné par ce livre qui m’a amené sur les états de conscience modifiés. J’étais aussi un peu anar, contre les religions, donc quand on balance toute sa colère, au bout d’un moment on peut être beaucoup plus neutre pour aller aborder par territoire les espaces qu’on a fermés, et jeté le bébé, l’eau du bain avec. Après un mois, je me suis mis à lire Thomas Merton, Les Pères du désert par exemple, ou aller chez Prajnânpad et découvrir à la fois une autre façon de percevoir le monde dans les cultures et rentrer dans l’espace du chamanisme.

Est-ce que tu en prends encore régulièrement de l’ayahuasca? 

Oui, naturellement c’est quelque chose qui est très présent dans ma vie encore actuellement. J’ai dû prendre l’ayahuasca, entre 400 et 500 fois au cours de ces 25 ans. Je reste en équilibre avec ces espaces et avec les plantes que j’ai diété.

Et avec la nature ? La connexion avec la nature, les psychédéliques font cet effet là. 

Je le dis à la fin dans la bande dessinée, on est dans on est en fait dans un quand même une sorte de vaisseau qui flotte dans le cosmos, on se prend pour les passagers et on pourrait tout faire dans ce vaisseau, tu vois, et en fait, on détruit l’équipage, mais dont on fait partie. On ne s’en rend même pas compte, en fait. Et ça, tu le sens bien avec l’ayahuasca, c’est à dire l’interrelation, en fait, la peau dont on fait partie, quoi. Voilà, t’as des visions sur des choses assez dures qui concernent l’humanité.

Avec l’ayahuasca, il y a un message d’écologie… 

Quand l’ayahuasca vous dit un message (…) c’est pas forcément les esprits de la plante qui vous ont parlé. Et donc, il faut vraiment considérer quand vous avez un message précis qui permet en jeu votre existence entière, quand c’est pour vous dire que la nature, il faut y faire attention, tout va bien. Que ce soit la plante ou toi, il n’y a pas de problème. Mais quand la plante te dit, tu dois aller prévenir le monde que tu vois qu’il y a tous ces trucs un peu prophétiques ou que tu dois complètement changer ta vie à l’événement de la forêt, peut-être que c’est ton interprétation d’un message qui voulait juste te montrer le lien de toi et de la nature, mais toi, t’as attrapé le truc. Les Indiens, ils disent souvent, “n’attrape pas l’énergie ». 


Donc, oui, tu peux avoir des messages. L’ayahuasca peut à certains parler, à d’autres montrer, à d’autres faire rêver. Et je pense que la plupart des psychédéliques ont ce “multitask”. Et ça dépend de toi aussi. Il y a des gens qui sont très mentaux. Et donc, peut-être qu’ils vont parler beaucoup, ils n’auront pas de vision. Comme j’ai toute ma vie développé l’art, je voulais être dessinateur, et j’ai commencé à faire du cinéma, j’avais l’outil qui était formé pour entrer dans ce type-là de langage plus proche l’ayahuasca, c’est-à-dire visuel et sonore.


Tu n’as pas de problème à te souvenir de tes expériences ? Tu notes pendant que tu fais tes expériences ? Est-ce que c’est des souvenirs qui te reviennent facilement ?

 

J’en parle dans Doctor Ayahuasca, quand je suis rentré de l’Amazonie en 1999 je me suis dit, mon Dieu, je suis revenu dans un autre monde, dans une autre réalité, il faut que je fasse des dessins pour ne pas oublier. Parce que peut-être c’est fini.

 

C’était une porte qui s’est ouverte, comme tu vois une apparition que tu as près d’une rivière, d’un arcane, d’une religion, et puis, d’un coup, tu ne l’as plus jamais. Et donc, j’ai commencé à dessiner.


Et d’ailleurs, il y a peut-être une quinzaine de ces dessins qui sont des tout petits dessins et j’en ai fait des pages entières, je les ai agrandis. Je ne me souviens pas de tout précisément, mais je sais comment me souvenir. Les souvenirs sont stockés dans un espace qui n’est accessible que depuis le même état. Tu vas dans un état, tu vis une expérience. Tu emmagasines un souvenir. Tu reviens dans un autre état. La librairie est fermée, mais tu remontes dans cet état, la librairie s’ouvre comme si c’était hier.


Par rapport à l’ayahuasca, c’est plus un accompagnement, il y a des études en thérapie ? 

C’est ce qui est compliqué dans notre monde sur l’usage de la médecine psychédélique, des psychoactifs et des plantes, c’est qu’on travaille avec un médicament. La question du set and setting est prioritaire ( où, comment, dans quel état d’esprit ?), tu ne peux pas donner le verre et dire vous prenez trois fois par jour et c’est bon. Il faut qu’il y ait quelqu’un qui accompagne, le corps médical a du mal à le comprendre. Maintenant il y a un mouvement en France, C’est en train de bouger et des choses se mettent en place dans les hôpitaux psychiatriques.

 

La France est très en retard sur le sujet, l’exposition au Quai Branly met l’ayahuasca dans un musée national comme ça c’est jamais vu dans le monde. Quand je vois la qualité du travail, la beauté des peintures visionnaires de Martina Hoffmann, d’Alex Grey qui n’ont jamais été en galerie en France. J’espère que ça va permettre de positionner cet art ici.

Pourquoi as-tu fait un documentaire sur la vape ? Est-ce que tu fumes de la marijuana ou du CBD de temps en temps ? Est-ce que tu fais un lien entre ces plantes, le tabac et les enthéogènes ? 

C’est mon film militant. Vapewave, sur quelque chose qui me paraissait évident en ayant découvert la cigarette électronique et la facilité avec laquelle j’ai pu arrêter de fumer. J’ai fait ce film parce que le tabac, c’est la chose qui tue le plus de monde dans notre société.
 
On a le tabac en 1, l’alcool, ensuite je pense qu’on a les sucres et les graisses saturées, les excès de sucre, et puis petit à petit, on descend et on va arriver dans les pesticides, dans les salades et les légumes, et les métaux lourds dans les poissons. Et là, la vape se situe à ce niveau-là, c’est-à-dire qu’il vaut mieux respirer de l’air que de vaper, mais sinon, on est passé du plus dangereux au moins dangereux. J’ai enquêté, je me suis dit « mais c’est pas possible que d’un coup il y ait cette espèce de levée de bouclier contre la vape, ce lobbying des industries du tabac contre la vape, cette non-compréhension malgré de ça.

J’ai compris que dans la politique ce qui abîme beaucoup la démocratie, c’est cette capacité de lobbying et la pression des industriels, c’est assez flagrant quand vous avez la solution au plus gros problème de santé et que des gens sans arrêt essayent de l’interdire, de l’enterrer par tous les moyens.

Tu vapes du CBD ou du THC ?
C’est tout à fait possible de le faire bien, de la weed non parce que j’ai fait des diètes de plantes et je suis un peu traditionaliste, je fais attention à tous les psychoactifs que la weed c’est aussi une plante médicinale quelque part, c’est un psychotrope, il y a un esprit, c’est une plante difficile à maîtriser pour vraiment rentrer dans son espace spirituel.

Avec les psychotropes je ne rentre plus dans un espace ludique, ça s’est terminé depuis 20 ans. Alors le CBD, ça m’est arrivé, j’ai essayé, je trouve ça intéressant.

 

 
Interview réalisée pour le magazine Ze Weed par Jaïs Elalouf en février 2024.
Retrouvez l’intégralité du Lucydelic podcast mené par Damien Raclot et Jaïs Elalouf sur www.lucydelic.com et les chaines YouTube et Twitch. Ainsi que sur les réseaux Instagram et Facebook.

 

Venez explorer nos articles relatant de Jan Kounen et ses œuvres :

 

Jaïs Elalouf

Journaliste spécialisé en psychédélisme, art et musique, fondateur de Lucydelic

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